dimanche 15 février 2015





L'Archive introuvable



« Je n’ai pas d’archives…, il ne faut rien conserver[1]. »
Il ne croyait pas si bien dire. En répondant en ces termes au jeune chercheur qui l’interrogeait en 1974, Maurice Blanchot pouvait-il savoir que peu d’années après une mort encore lointaine, brouillons, épreuves, cartes et papiers de toutes sortes seraient mis en vente, apparaissant, disparaissant au fil des catalogues des libraires et des salles de vente, un peu comme ces paroles de rues fêtées en 1968, qui « passent avec le passant qui les transmet, les perd ou les oublie[2] » ? 
            Bien entendu, cette déclaration va tout à fait dans le sens de tout ce qu’on a entendu Blanchot dire et répéter pendant des décennies. En 1958 par exemple, au sujet de Nietzsche : « On aimerait recommander aux écrivains: ne laissez rien derrière vous, détruisez vous-mêmes tout ce que vous désirez voir disparaître, ne soyez pas faibles, ne vous fiez à personne; vous serez nécessairement trahis un jour[3] ».  En 1984 il confie à Vadim Kozovoï : « Malheureusement je ne garde et ne possède rien, surtout en ce qui concerne mes écrits[4]. » Et quelques mois plus tard : « Vos livres, vos archives – c’est un problème quasi insoluble. Pour moi, chaque fois que changé d’endroit, j’ai toujours abandonné livres et manuscrits, de sorte qu’aujourd’hui seule me reste la mémoire jusqu’au jour où elle me manquera [5]». Plus tard  il attribuera à « mon désordre » le fait qu’il ne trouve pas l’anthologie américaine de ses écrits qu’il veut envoyer à son correspondant[6].
            Cependant, ce vœu tant de fois exprimé semble avoir attendu la mort pour enfin devenir réalité. À partir de là, en effet, une autre perspective s’installe. Tout commence vers 2006 lorsqu’un libraire, ayant assemblé sous l’intitulé « Archive Maurice Blanchot » divers jeux d’épreuves et autres pièces, les met en vente à un prix plutôt prohibitif. L’une de ces pièces, les épreuves de L’Entretien infini, est finalement achetée en 2010 par la Houghton Library de l’Université de Harvard, devenant ainsi disponible en perpétuité aux chercheurs du monde entier. Quant aux autres pièces, parmi lesquelles les épreuves de L’Attente l’oubli, on ne sait pas ce qu’elles sont devenues. Christie McDonald et Leslie Morris qui ont mené à bien le sauvegarde de ces épreuves (et à qui la communauté des « Blanchotiens » doit leur profonde gratitude) ont publié le récit de leur acquisition par la Houghton Library sur un site de l’Université de Harvard[7]. Il a été repris par le site Espace Maurice Blanchot (blanchot.fr)[8].
Cette épisode marque un tournant en ce qui concerne l’idée même d’une archive des écrits de Maurice Blanchot. Car elle révèle que, loin de se délester systématiquement des rebuts de son activité d’écrivain, Blanchot semble au contraire, comme tout un chacun, avoir emmagasiné parfois soigneusement les premiers états, brouillons, aide-mémoire et autres griffonnages qui se sédimentent au fur et à mesure lorsqu’on écrit. Bref, aussi résolu fût-il à ne rien garder, Blanchot ne se décidait pas non plus à rien jeter. Bien plutôt, si c’est par une sorte de série de mues que les écrits arrivent à leur état définitif, dans son cas les minces pellicules de cette désquamation se sont déposées d’un endroit à l’autre et d’année en année, restant là, sans doute inaperçues, longtemps après la métamorphose dont elles fournissent la trace.
            Avec la mort un vent passe. D’endroit en endroit, ce qui dormait à l’abandon  revient à la vie. Depuis 2006, documents et objets de divers genres sont régulièrement mis à prix : carte d’électeur, carnet de change, contrat d’édition, correspondance avec la Caisse des Écrivains, épreuves, manuscrits et tapuscrits, versions de récits revues pour une édition en collection de poche, lettres (y compris plusieurs de Georges Bataille à Denise Rollin trouvées chez lui), et surtout livres dédicacés : de lui à d’autres, y compris d’émouvants envois à sa mère et à sa sœur, et puis par dizaines voire centaines, ceux qu’on lui envoyait  (au moment d’écrire, à peu près deux cents livres envoyés avec dédicace à Blanchot sont en vente à qui a les moyens (considérables) de se les offrir – deux exemples à tout hasard :  L’Arrière-pays (1972) d’Yves Bonnefoy, estimation 500€ -- 600€ ; Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire (trad. fr. 1947), portant le dédicace « For Maurice Blanchot from Carson McCullers », 1250 $).
            Cette situation, il faut le dire, est préoccupante. Sans contester le droit des libraires de faire leur métier, on finit par se dire parfois qu’on aimerait mieux savoir tous ces documents brûlés, déchirés ou réduits en poussière selon le vœu originel de Blanchot, plutôt que de voir leur totale absence de valeur à ses yeux récupérée et transformée en plus-value commerciale. Mais d’un autre point de vue, en partant du fait que, contre toute attente, une archive Blanchot existe bel et bien, on se dit qu’au regard de ce qui se fait actuellement autour d’André Breton, de Roland Barthes, ou de Marguerite Duras par exemple, l’absence de tout souci d’ordre scientifique dans le traitement de ce matériel fait courir à ces documents parfois très précieux les plus grands risques.
Mais il y a une autre dimension à cette « archive introuvable » : tandis que le marché du livre ancien va continuer d’amener au jour de précieux documents dans tous les genres (et nous serons attentifs à ce qui se produit dans ce domaine), il y a, ici et là, dans des archives, des journaux et revues, des correspondances, tout un fonds de matériel demeuré inconnu et qui serait d’une utilité certaine aux chercheurs.  
n  C’est pour répondre à ce double état des choses que nous avons décidé de lancer notre rubrique « L’Archive introuvable ».
n  C’est pour saisir au passage et enregistrer tout élément textuel ou biographique, de quelque importance qu’il soit, qui normalement figurerait dans une archive gérée scientifiquement, que cette rubrique existera.
n   Dans chaque numéro des Cahiers Maurice Blanchot nous offrirons un échantillon de nos trouvailles.
n  La rubrique pourra être consultée aussi sur le blog des Cahiers Maurice Blanchot (http://bloglescahiersmauriceblanchot.blogspot.fr/), où elle sera régulièrement mise à jour.
CETTE RUBRIQUE EST OUVERTE À TOUS.  
Nous vous invitons donc à nous adresser à cahiersmauriceblanchot@gmail.com tout ce que vous savez, tout ce que vous trouvez qui pourra alimenter « L’Archive introuvable » des écrits de Maurice Blanchot. Ce que nous publierons sera bien entendu attribué.
À titre d’exemple de ce que cette rubrique pourra contenir nous donnons ci-dessous quelques références et indications pour mettre les choses en route.
M.H.
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Les premiers pas d’un critique
Se remémorant ses débuts de journaliste au Journal des Débats Blanchot écrit dans sa lettre à Roger Laporte : « Quel était mon rôle ? D’apprendre à tout faire pour pouvoir tout faire[9]. »
Non encore répertoriés, trois textes de ces premières années aux Débats montrent bien la diversité de son attention à cette époque.
1.      Le Cinéma. La première de « Mistigri » au Théâtre Marigny. Journal des Débats, 4 décembre 1931, p. 4. Signé M. BL.
Mistigri, un film réalisé par Harry Lachmann d’après l’œuvre de Marcel Achard, parut en salles en décembre 1931. La pièce se jouait au Théâtre Daunou depuis décembre 1930, mise en scène de Jacques Baumer.
Voici la critique du journal Le Matin (4 décembre 1931, p. 4).
Au théâtre, Mistigri a remporté un grand succès. Le ton neuf de cette comédie, la délicatesse si expressive et nuancée du dialogue, un art très humain avaient séduit la critique. A l'écran, cette œuvre ne manquera pas d'avoir le même accueil. Elle garde toutes ses vibrations et tous ses miroitements. Quoi d'étonnant puisque c'est M. Marcel Achard  lui-même qui a écrit le dialogue ce de film, mis en scène par Harry Lachmann. Jean de la Lune a eu au cinéma un véritable triomphe; M. Marcel Achard peut attendre de Mistigri une égale fortune.
Le compte rendu de Blanchot montre déjà une capacité d’analyse bien au-delà de ce que les journaux offraient d’habitude à leurs lecteurs.
Il commence par noter l’élégance particulière de la salle. Le film est parfois inégal, mais non sans trouvailles et scènes charmantes.  Il loue d’un côté l’originalité de la photographie, grâce à laquelle les mouvements le plus simples sont mis en valeur avec naturel ; et de l’autre « un comique qui ne s’abandonne pas et, éclatant dans la scène la plus tragique, l’empêche de devenir tout simplement romantique. »  Cette dernière phrase semble anticiper certains aspects de Thomas l’obscur.
En indiquant pour conclure que la salle applaudit tout le long de la projection, l’article suggérerait que le comportement du public de cinéma à l’époque différait peu de celui dont on avait l’habitude au théâtre.   
2.      La Musique / L’hommage à Debussy aux Champs-Élysées. Journal des Débats, 19 juin 1932, p. 5. Signé MAURICE BLANCHOT.
Claude Debussy meurt le 25 mars 1918. Celui qui signait ses dernières œuvres « Claude Debussy. Musicien français » fut élevé entre les deux guerres au rang de compositeur national, celui que D’Annunzio appelait « Claude de France » et qu’on fêtait comme le libérateur de l’emprise wagnérienne sur la musique française[10].
Ce culte posthume culmina avec la décision en 1932 d’ériger deux monuments à la mémoire de Debussy, celui des frères Martel à Paris, celui de Maillol à Saint-Germain-en Laye. L’inauguration du monument de Paris eut lieu le 17 juin 1932. Une semaine auparavant, le 6 juin, Ignace Paderewski donna au Théâtre des Champs-Élysées le premier concert au profit des monuments Debussy. Au même théâtre le 17 eut lieu une grande soirée de gala pour l’inauguration du monument (festival qui fut à l’origine de la création de l’Orchestre national de France deux ans plus tard).
Blanchot consacre un texte relativement long à cet événement, qui débute par l’affirmation d’un principe auquel il ne dérogera jamais par la suite : « Le plus bel hommage qui puisse être rendu à un grand artiste c’est l’attention aux nuances diverses de son art. Ce qui honore le mieux sa mémoire, c’est son œuvre même. »
Il constate ensuite le fait qu’un très grand nombre d’artistes étrangers ont tenu à associer leurs pays à cette célébration par leur participation. Il cite en particulier Arturo Toscanini et Felix Weingartner. Car, poursuit-il, cette fête ne fut pas seulement celle d’un musicien français mais la fête même de la musique. Se servant d’un terme destiné aux pires compromissions dans les années à venir, il affirme que ce qui s’est exprimé dans la musique de Debussy, c’est « l’esprit même de notre race » ; en même temps il montre que très tôt dans sa carrière il subordonnait cette notion (bombe à retardement de la culture occidentale) à une conception humaine plus globale quand il identifie cet « esprit » tel qu’il s’est exprimé à travers Debussy à « une forme très pure et très générale de l’art musical », par rapport à laquelle les « races » française, italienne, allemande demeurent donc secondaires. C’est aller à contre-courant du chauvinisme courant qui voyait en Debussy une digue contre le wagnérisme et le germanisme. La musique française a atteint un absolu de la perfection humaine.
Ensuite c’est avec la finesse d’un mélomane habitué des salles de concert que Blanchot commente tour à tour les œuvres de Debussy au programme de cette soirée : le Martyre de Saint Sébastien, les Nocturnes, le Prélude à l’après-midi d’un faune, La Mer sous le bâton d’A. Toscanini, le IVe acte de Pelléas et Mélisande. Innovation considérable sans doute, le Prélude à l’après-midi d’un faune dirigé par Félix Weingartner fut transmis par T.S.F. en direct de Bâle. « “L’appel au loin du faune”, nous vint rarement d’aussi loin dans un concert public » remarque Blanchot. En fait, l’expérience fut une catastrophe, le lien radiophonique avec Bâle fonctionnait mal, au grand agacement de certains, tel le sculpteur Paul Landowski qui écrit dans son Journal : « On nous a donné par T. S. F. L'Après-midi d'un Faune, joué à Bâle. Ce fut affreux. J'étais heureux de cette faillite de la machine. Quelle sottise de vouloir faire d'une machine un instrument d'art[11]. » Pour sa part Blanchot réagit avec bonne humeur et même avec humour : « Malheureusement, en chemin la flûte avait perdu de son accent rêveur, et nous ne pûmes que pressentir l’âme harmonieuse que dut éveiller M. Weingartner. »  Il finit par constater l’excellence de la transmission du point de vue radiophonique.
Dans ses évaluations de la musique de Debussy Blanchot vante l’extrême diversité de l’œuvre du compositeur contre ceux qui n’y voient aucune variété, repoussant l’étiquette d’impressionnisme qu’on lui attache trop facilement, montrant comment Debussy pousse cette tendance jusqu’à la limite où il révèle sa construction secrète, et en même temps déplorant l’esprit plus réaliste qui s’est emparé de Pelléas depuis l’époque de ses premières représentations, dont le souvenir, dit-il (qui pourtant n’y assista pas…) fut rappelé par la présence des créateurs des principaux rôles en 1902.
En conclusion il résume l’originalité de l’art de Maeterlinck en termes qui annoncent le raffinement de ses analyses à venir et confirme la proximité de sa sensibilité littéraire en formation avec celle qui inspira le Symbolisme.
3.      « Pervigilium Mortis ». Journal des Débats, 14 janvier 1933, p. 2. Signé M.BL.
Prenant prétexte sans doute d’un article d’Yves-Gérard Le Dantec dans les Nouvelles littéraires qu’il cite au cours de son article, Blanchot consacre toute une brève étude à un seul poème de Pierre Louÿs, « Pervigilium mortis », qu’il décrit comme une œuvre presque inconnue, recueillie d’abord par quelques disciples et révélée deux ans avant dans les Poésies complètes de l’auteur. C’est un poème dit-il qui attend de prendre sa place dans notre poésie symbolique [sic]. En comparaison avec la décadence d’Aphrodite, ce poème apparaît comme l’œuvre d’un artiste délivré des facilités de son art. Anticipant une des procédés de lecture de son œuvre critique ultérieure, Blanchot souligne l’existence de deux niveaux poétique dans ce poème : « le thème traditionnel de l’immortalité poétique devient […] une “incantation” où la poésie et l’amour mêlent leur beauté ». Y.-G. Le Dantec ayant publié les deux versions du poème, Blanchot cite celle de la dernière strophe, où des images maniérées cèdent à une expression plus hautaine. Blanchot conclut son texte en décrivant Louÿs comme un Alexandrin qui a cherché « à faire remonter l’alexandrinisme à ce qu’il y a de pur dans ses sources » On pense au dédicace inscrit sur le premier livre d’Emmanuel Levinas en 1932 : « À Maurice Blanchot, ce livre si peu alexandrin[12] ».  
Jean Vilar
À l’automne 2011 les enfants de Jean Vilar découvrirent la correspondance qu’avaient entretenue leurs parents à partir de 1941, l’année de leur rencontre. L’Espace Maurice Blanchot (www.blanchot.fr) a publié un extrait d’une lettre de septembre 1941 évoquant Thomas l’obscur, qui venait de paraître :
Je lis le premier livre du camarade Maurice Blanchot, qui vient de paraître et que j'ai acheté en gare de Nîmes. Je t'avais parlé de Blanchot à Sète. Tu dois lire ce livre. Je n'en suis qu'à la 45è page, je trouve tout ce que j'ai déjà lu remarquable, étrange ; tout plein d'une poésie en dehors du logique, du quotidien. C'est pour moi une œuvre qui va désormais compter dans mes pensées. Tendresse pour cette œuvre, comme sur un plan différent, je puis avoir tendresse pour toi[13].
« Camarades », Blanchot et Vilar l’étaient dans le mouvement « Jeune France », organisme culturel subventionné par le gouvernement de Vichy mais nullement soumis au programme idéologique de celui-ci. En 1981, dans une lettre à Jeanne Laurent[14] qui préparait un dossier sur « Jean Vilar avant le Théâtre national populaire », Blanchot évoquait leurs relations. L’ayant peu connu, Blanchot a néanmoins eu des entretiens avec Vilar. Mais chacun restait réservé, Blanchot évoquant son souci d’éviter tout compromis avec le régime et indiquant qu’avec d’autres il a démissionné de Jeune France.  En particulier Blanchot se souvient qu’à l’époque, Vilar était persuadé d’avoir une vocation d’écrivain pour le théâtre et qu’il avait lu à ses camarades plusieurs pièces que même lui trouvait peu réussies[15]. 
            Bruno Tackels dans Les Voix d’Avignon confirme :
[Vilar] a lui-même commencé par écrire une pièce […] qu’il avait soumise à Paul Flamand, qui dirigeait la revue Jeune France pendant la guerre. Ce dernier l’avait fait passer à un certain Maurice Blanchot, qui ne l’avait pas trouvée excellente, comme en atteste une « note de lecture », tout en saluant l’énergie et la jeunesse d’une écriture qui donnaient envie que ce texte passe à la scène. Manière fine et élégante (combine visionnaire peut-on dire aujourd’hui) de dire à son auteur qu’il ferait mieux de se consacrer à l’artisanat de la scène plutôt qu’à l’alchimie de l’écriture dramatique. L’impétrant suivra son conseil[16].
Il s’agissait de la pièce intitulée Aimer sans savoir qui, une adaptation de la pièce de Lope de Vega Amar sin saber a quién (1620). Dans une longue note au Secrétariat d’Études de « Jeune France » qui se trouve dans les archives de la Maison Jean Vilar d’Avignon, Blanchot expose les raisons qui l’amènent à recommander qu’on ne donne pas suite à la demande de Vilar d’inclure la pièce dans un livre sur le théâtre, ni qu’on l’édite dans une collection de théâtre. S’il est prêt à louer l’accessibilité de la pièce pour un public de théâtre, il ne croit pas qu’elle apporterait à un livre ce qu’il nomme les valeurs exemplaires ou l’exigence de recherche créatrice qui accompagnent une invention véritable. Jean Vilar doit être encouragé, mais non pas en publiant une œuvre qui n’est pas accomplie. Jouer une pièce, même si elle est imparfaite, c’est une chose ; l’éditer dans une collection serait imprudemment satisfaire l’amour-propre de son auteur et le faire croire que ce qui n’est qu’un exercice mérite le statut d’une œuvre[17]. (Il est intéressant de noter que, à l’instar de Mallarmé, Blanchot conçoit le théâtre comme un art accessible à un grand public, tandis que, plusieurs témoignages l’attestent, l’œuvre écrite devait se maintenir au plus haut niveau et rester à jamais étrangère à un art populaire.)
            Blanchot termine son rapport en invitant l’avis du Secrétariat d’Études, et une note  signée Xavier de Lignac, entérine son verdict : « Je suis totalement d’accord avec les termes de cette note », avant de conclure : « C’est la qualité même des dons de l’auteur qui incline à l’exigence en ce qui concerne une publication de sa pièce. » Enfin une note de la main de Pierre Fresnay du 14 mars 1941 décrit Aimer sans savoir qui comme « le type de pièce qui mérite l’appui de “Jeune France” ».
En plus de ce document substantiel il existe dans une enveloppe marquée « Blanchot » dans le fonds Jean Vilar (cote : 4 – JV – 195, 2) six petites lettres :
1. petite feuille sans date, envoi de vœux et d’amitié
2. carton blanc même format avec au verso « Arrivée 19 / 02 / 57 », parle de son fidèle souvenir et sa sympathie
3. morceau de programme de théâtre, au verso BAL MASQUÉ / Comédie en 3 actes / de Mme Henriette CHARASSON, dit qu’il n’a pas pu voir JV lors de son passage à Paris car tout était « complet ». Sentiments d’amitié.
4. mardi. Assure JV que son silence n’équivaut pas à de l’oubli ; l’invite à lui faire signe quand il aura le temps ; exprime son plaisir à le « sentir près d’un sentiment nouveau ».
5. envoyé de Quain, 20 septembre. Demande pardon de ne l’avoir ni vu ni de lui avoir écrit ; l’assure de sa confiance et de la signification qu’a tout ce qu’il fait.
6. envoyé de 16, rue Soyer, Neuilly, mardi : l’a vu en scène et lui exprime ses louanges et son admiration .
Des recherches pourront un jour dater plus précisément ces lettres.  Dans sa lettre à Jeanne Laurent Blanchot précise que « c’est seulement bien plus tard. Lorsqu’il m’invita à reconnaître son travail sur Strindberg, que je découvris son talent ». Il s’agit peut-être de la production d’Erik XIV à Avignon en 1960. 
Francis Ambrière
Blanchot et Francis Ambrière ont tous deux collaboré avant la guerre à l’hebdomadaire de Paul Lévy Aux Écoutes.
En septembre 1939, Francis Ambrière partit sur le front de la Sarre. Devenu prisonnier, il connut plusieurs lieux de détention en Allemagne puis, pour avoir tenté de s’évader et refusé de travailler pour l’ennemi, fut envoyé au camp disciplinaire de Kobjerzyn, le « Stalag 369 », ouvert en 1942, près de Cracovie. Là, il créa et dirigea le théâtre du camp, prononça des conférences et ne cessa jamais de lire ni de prendre des notes. Il fut choisi par ses codétenus comme « homme de confiance » du camp.
Dans une des premiers « Chroniques littéraires » en 1941 Blanchot évoque le journal que Francis Ambrière fait paraître tous les mois dans son camp[18].
Le Fonds Francis et Madeleine Ambrière de la Bibliothèque de l’Institut (MS 7943 Correspondance de guerre) contient  plusieurs lettres de Paul Lévy à F. Ambrière, dans l’une desquelles (du 16 février 1940) on lit : « Je communique votre lettre à Blanchot qu’elle intéressera. » Suit une énigmatique allusion au « retour du valeureux guerrier » dont « nous avons souri », puis Lévy écrit : « Il était inutile de me dire de n’en pas faire état. Ni Maurice Blanchot ni moi-même n’y avons fait et n’y ferons la moindre allusion. »
Dans une lettre datée du 5 février Lévy écrit : « Bien que je ne veuille pas me laisser aller à des illusions, je voudrais tout de même vous transmettre l’avis de Suisses fort bien placés, qui sont convaincus que l’Allemagne s’effondrera avant la fin de l’année. […] Espérons donc et croyons ce qui n’est pas tout à fait croyable. » Et dans la lettre du 16 février déjà citée : « Je persiste à penser que si nous avons des hommes capables de vouloir et qu’on coupe l’Allemagne du minerai de fer et du pétrole, la guerre sera courte. »
Nulle complaisance, on le constate, envers le futur occupant.
Dans le même fonds il existe aussi sept lettres de Maurice Blanchot à Francis Ambrière couvrant une période entre 1939 et 1947 et qui offrent de précieux aperçus sur la situation de Blanchot avant et pendant la guerre. 
1. le 30 octobre 1939. Blanchot parle de la vie à Paris pendant cette période.
2. le 3 décembre 1940. Envoyée de 39, rue Pascal, Paris XIII par la Kriegsgefangenenpost [courrier des prisonniers de guerre]. Ayant quitté Clermont depuis plusieurs mois Blanchot décrit sa situation à Paris.
3. le 25 février 1941. Envoyée de 39, rue Pascal. Importantes précisions sur son travail et ses projets en cette période.
4. le 21 mai 1941. Envoyée de 39 rue Pascal. Précision sur ses activités à « Jeune France » et ses projets.
 5. le 14 juillet 1943. Envoyée de 39, rue Pascal. Parle d’Aminadab et de l’avenir.
6. le 20 mars 1944. Envoyée de 16, rue Soyer à Neuilly. Lettre très allusive, la fin approche.
7. le 4 janvier 1947 [en fait le 20 octobre 1946]. Envoyée de 15, rue François Blanc, Beausoleil, Alpes-Maritimes. Parle du Goncourt de F.Ambrière.
Correspondance complémentaire
En 2012 une lettre a été mise en vente et le détail est passé brièvement sur internet.
Adressée à Henri Petit et datée du 29 octobre 1941 elle annonce la démission de Blanchot de « Jeune France ». Ayant demandé à H. Petit de collaborer aux cahiers et aux collections qu’il projetait, et où il avait vu un intérêt qu’il croyait valable, il se sent tenu de lui expliquer les raisons de son changement de sentiment. Celles-ci sont fournies dans un certain détail.
Brèves et echos
1. Le Prix Réjane
Le Temps, 14 juillet 1938, p. 6.
 Courrier de l’écran / Le Prix Réjane au cinéma.
Ainsi que les écrivains et les peintres qui ont leurs prix, les comédiens et les artistes du cinéma ont à présent le leur, c’est le prix Réjane. Il vient d’être décerné pour la première fois.
            C’est une distinction purement honorifique. Aucune somme d’argent n’y est allouée, Le jury, présidé par M Eugène [en fait Aurélien Lugné-] Poe, et réunissant parmi ses membres Mmes Colette, Suzanne Després, MM Alexandre Arnoux, Maurice Blanchot, Pierre Brisson, Benjamin Crémieux, Kléber Haedens, Thierry Maulnier, Stève Passeur, André Ransan, Armand Salacrou, René Trintzius, a fait connaître sa décision.
            Le prix Réjane a été attribué à M. François Perrier et pour le cinéma, c’est Mlle Gisèle Préville qui a été désignée à la majorité de 7 voix, les autres suffrages s’étant répartis entre Mlles Michèle Morgan et Corinne Luchaire.
[Voir aussi Journal des Débats 10 juillet 1938, p. 4 ; Le Figaro, 8 juillet 1938, p. 1 ; Le Matin, 13 juillet 1938, p. 6]
Journal des Débats, 4 août 1939, p. 4
Le prix Réjane est décerné.
            Le prix Réjane, qui est destiné à signaler chaque année à l’attention de jeunes acteurs de théâtre et de cinéma, vient d’être décerné pour la seconde fois.
            C’est M. Michel André, jeune comédien remarqué dans la Maison Monestier qui, par six voix contre trois à M. Georges Rollin, deux à M. Bernard Blier, une à Mlle Guitty Flexer, et une à Mlle Florence Lynn, a remporté le Prix Réjane du théâtre.
            Pour le cinéma, c’est Mlle Madeleine Robinson qui a été désignée à la majorité de six voix, les autres suffrages s’étant répartis entre Mlles Jeanine Darcy, Sylvia Bataille et Micheline Presles.
            Mlle Madeleine Robinson a créé brillamment un rôle dans Le Mioche et Gosse de riche.
            Le jury, présidé par M. Lugné-Poe, compte parmi ses membres Mmes Colette et Suzanne Després, MM. Alexandre Arnoux, Maurice Blanchot, Pierre Brisson, Benjamin Crémieux, Kléber Haedens, Thierry Maulnier, Steve Passseur, André Ransan, Armand Salacrou et René Trintzius.
2. Le Prix Henri-Dumarest
Le Petit Parisien, 17 juin 1936, p. 4.
            L’Académie a également décerné […] le prix Desmarest, d’une valeur de 11,000 fr., destiné, dans l’esprit de ses fondateurs, à aider un écrivain de moins de 30 ans dont l’œuvre ou l’attitude témoigne de préoccupations plus spécialement spirituelles.
            C’est M. Maurice Blanchot qui a été distingué par l’Académie.
            Collaborateur politique du Journal des Débats, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Aux Écoutes, M. Maurice Blanchot, qui vit volontairement éloigné des milieux littéraires, achève une étude qu’on dit très importante sur certains écrivains mystiques tels que Jean de la Croix. Il doit faire bientôt ses débuts de romancier.
R.G.
[Voir aussi Le Temps, 17 juin 1939, p. 4.]
3. Quain, juin 1944
            Sans aller jusqu’à contester la réalité de ce qui est arrivé à Blanchot à Quain en juin 1944, certains commentaires laissent planer un doute sur  l’événement. Tout récemment François Brémondy : « Admettons (jusqu’à preuve du contraire) la réalité des faits[19] ». 
            Plus significative sans doute est le fait que dans Maquis dans la plaine, livre qui raconte les événements qui se déroulèrent dans la région bressane en 1944, son auteur René Pacquet ne fait aucune mention de Blanchot[20].
            Plus récemment, Olivier Gauthier écrit dans Une Résistance française en Bresse et en Bourgogne : « Dans son récit L’Instant de ma mort, l’écrivain Maurice Blanchot raconte […] comment il fut épargné par des soldats russes, lors d’une perquisition des troupes allemandes dans sa maison de Quain, à Devrouze. Les événements rapportés dans son livre sont toutefois approximatifs et la scène décrite ne peut être datée précisément[21]. »  
            Significatif dans le contexte de ces hésitations serait donc cet entrefilet qui a paru dans Belgique. Le Quotidien des Belges de France, no 50, 26 octobre 1944, p. 2 :
            On avait eu de grandes inquiétudes sur le sort de Maurice Blanchot.
Maurice Blanchot se trouvait en Bourgogne, dans une région où les combats ont été particulièrement sévères. Nous apprenons qu’il a échappé de peu à l’ennemi. Sa maison a été brûlée, ses livres et manuscrits détruits. Mais il est lui-même sain et sauf.
Source : Archive Peter Hoy
Il est à noter que Thierry Maulnier est un contributeur au journal Belgique, dont le même numéro contient un article de lui intitulé « Les Lettres : État présent de la littérature », où il est question de Blanchot, Camus et d’autres.
4. Arcachon 1938
Journal des Débats, 24 septembre 1938, p. 2
Déplacements et villégiatures de nos abonnés
[…] M. Blanchot à Arcachon […].
Cette ville figure dans L’Arrêt de mort, qui commence avec la phrase « Ces événements me sont arrivés en 1938 », pour poursuivre un peu plus loin : « Depuis le mois de septembre je faisais un séjour à Arcachon. J’étais seul. C’étaient les jours troubles de Munich[22] ».    
(à suivre)


[1]. Lettre à Michael Holland, sans date [selon le cachet de la poste 1 juillet 1974].
[2]. Voir « Tracts, affiches, bulletins », in Maurice Blanchot, Écrits politiques, Éditions Léo Scheer, 2003, p. 120 ; Gallimard, p. 158.
[3].  Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Gallimard, 1969, p. 207.
[4]. Lettre datée du 25 février 1984, in « Correspondance Maurice Blanchot – Vadim Kozovoï », Po&sie, no 112-113, 2005, p. 65. Repris dans Lettres à Vadim Kozovoï , Éditions Manucius, 2009, p. 115.
[5]. Lettre du 8 mai 1984 [c’est Blanchot qui souligne], in ibidem, p. 67 ; 118.  Quelques années plus tard Blanchot écrira à Pierre Madaule : « tous mes livres sont dispersés comme mes textes du reste.» (Lettre du 30 décembre 1989, in Maurice Blanchot, Pierre Madaule, Correspondance 1953 – 2002, Gallimard, 2012, p. 70.
[6]. Lettre du 7 juillet 1989, in  ibid., p. 85 ; 147.  
[9]. In Jean-Luc Nancy, Maurice Blanchot. Passion politique, Galilée, 2011, p. 57.
[10] Voir Myriam Chimènes et Alexandra Laederich, Regards sur Debussy, Fayard, 2013.
[12]. Sur un exemplaire de La Théorie de l’intuition dans la philosophie de Husserl, Félix Alcan, 1930. Mis en vente il y a plusieurs années. Actuellement introuvable.
[13]. Lettre de Jean Vilar à Andrée Schlegel. Ce texte a d’abord paru dans les Cahiers Jean Vilar, no 112 de mars 2012. Voir aussi « Jean Vilar est né il y a 100 ans: des textes inédits » dans L’Express, 25 mars 2012. En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/culture/scene/jean-vilar-est-mort-il-y-a-100-ans-l-artiste-en-toutes-lettres_1095638.html#LJVaR4fwI7f5qh8D.99.
[14]. Fonctionnaire responsable de la politique de décentralisation théâtrale sous la Quatrième République. Jeanne Laurent a fréquenté les milieux de « Jeune France » avant de rejoindre la Résistance aux côtés de Germaine Tillion.
[15]. Maurice Blanchot, lettre à Jeanne Laurent, le 13 juin 1984. Peut être consulté à la BnF Richelieu, Arts et Spectacles (4 – COL – 8 (31.10)).
[16]. Bruno Tackels, Les Voix d’Avignon, France Culture / Seuil, 2007, p. 18. Voir aussi « Lettres à Jean Vilar » par Bruno Tackels, dans Surpris par la nuit, émission d’Alain Veinstein sur France-Culture,  vendredi 20 juillet 2007.
[17]. Maurice Blanchot, Note au Secrétariat d’Études au sujet d’Aimer sans savoir qui de Jean Vilar, le 31 juillet 1941. Maison Jean Vilar, dossier « Jeune France », 4 – JV – 29, 7.
[18]. Maurice Blanchot, Chroniques littéraires du Journal des Débats, Gallimard, 2007, p. 39.
[19]. François Brémondy, « Enquête historique et réflexions critiques sur l’itinéraire politique de Maurice Blanchot », in Lignes, no 43, mars 2014, p. 89.
[20]. René Pacquet, Maquis dans la plaine, Pont d’Ain, Éditions de la Catherinette, 2001.
[21]. Olivier Gauthier, Une Résistance française en Bresse et en Bourgogne, Vievy, Éditions de l’Escargot Savant, 2011, p. 299, n. 81. 
[22]. Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, Gallimard, 1948, coll. « L’Imaginaire », p. 7,13.   

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